ILLIAS
DRISS
|
- Né à Fès en
1959, - Ecrivain
bilingue (Arabe, Français) - Metteur en
seine de pièces de Théâtre - Vit en France
depuis 1981 - Grand Prix Tchicaya
U’Tam’si pour la pièce « Retour
Retours » décerné par Radio-France International -1991. |
|
Réalisations : - « Promenades » par Jean-Paul Moulinot et Catherine Rich
au Théâtre Essaïon à Paris - «
Confusions » mise
en espace par Farid Paya proposé par le Théâtre International de Langue
Française. -
« Retour Retours » mise en scène par Jean Négroni à Paris. - « Absences »
au Théâtre du Guichet-Montparnasse, en octobre et novembre à Paris |
- 2 -
- Je vois. Il suffit que je ferme
les yeux pour que mes yeux tombent sur le mouvement.
- Que voyez-vous ?
- Des tanks. Des chiens. Des
pierres. De la pluie aussi quelquefois.
- Et les hommes ?
- Les hommes chutent en silence,
lentement, comme des plumes sur des vagues.
- Entendez-vous quelque chose ?
- Sur chaque homme une goutte de
sang. Une tâche rouge sur une surface grise.
- Une seule goutte ?
- Une seule, oui. Sur la poitrine
ou l’oreille ou le nez ou le ventre. Mais une seule.
- Que voyez-vous encore ?
- La marche silencieuse des
militaires. Une main surgit de nulle part et disparaît dans la place muette.
Une adolescente descend l’escalier, s’arrête au milieu, s’assoit, regarde les
militaires passer.
- Qu’entendez-vous encore ?
- Des absences.
- Entre voir et entendre y a-t-il
quelques passerelles ? Quelques ponts ?
- La blessure de la mémoire. Si
dense qu’elle confond entendre et voir. Ne rien voir. Ne rien entendre en un
seul et unique moment, c’est presque tout voir tout entendre.
- L’essentiel ?
- Oui.
- C’est-à-dire ?
- Le mouvement et la mort. Le
temps du mouvement échappe à la mort. Le temps du mouvement rattrapé par le
mort ?
- 4 -
- Un homme traverse la scène à
petit pas. Il trébuche, s’arrête, revient en arrière, recommence. Encore. Le
pied légèrement levé, il s’arrête finalement. Semble réfléchir. Immobile, comme
une photo. A peine un soupir.
- Peut-être a-t-il oublié son
texte ?
- Point de texte et nulle
représentation.
- Alors, il se remémore un rôle
joué jadis sur cette scène.
- Aucune pièce n’a été donnée
dans ce théâtre.
- Il répète sans doute une ultime
représentation pour les absents, les morts.
- Il ne joue pas.
- Alors que fait-il ?
- Il hésite. Il pense qu’il est
en train de surgir du trou noir. De lever son regard vers les spectateurs.
- Il y a des spectateurs ?
- Oui, moi et toi.
- Que fait-il d’autre ?
- Il pense, « je suis ici,
je suis ici » et il pleure.
- Des larmes d’exilé.
- Une seule larme. Elle ne vient
pas de l’intérieur. Elle n’est pas provoquée par l’extérieur. Elle surgit de
l’entre-deux.
- 5
-
- Quand je rencontre l’Autre. Je
ne suis pas sûr que j’existe avant que son visage se pose sur le mien. Il
n’est, que si moi-même je suis. Je suis quand il me parle. Il est quand je le
regarde. Nous nous reconnaissons quand nous parlons ou nous nous regardons.
- Quand vous ne vous rencontrez pas,
vous n’existez pas ?
- Si. Mais chacun de son côté.
Alors, l’un est pour l’autre une négation.
- L’Autre, dans les contrées
lointaines, vous ne le rencontrez pas.
- Si. Il m’envoie ses semblables.
- Ses semblables ne lui
ressemblent pas.
- Je vais à leur rencontre.
- Ils ne lui ressemblent pas,
comment les reconnaître ?
- Le regard, le visage, le geste
d'une main.
- La langue aussi
quelquefois ?
Rarement. Quand quelqu’un me parle, je l’intègre déjà dans
ma multitude.